Spleen de la jolie fille

SPLEEN DE LA JOLIE FILLE

Non, j’arriverai après toi chez maman. Mais sinon je vais devoir supporter l’heure de pointe et ça, c’est pas possible. Le métro à dix-huit heures c’est la guerre.

La dernière fois, y’a un mec qui s’est assis en face de moi. Imagine que nos genoux sont séparés de seulement deux centimètres. Le type me regarde droit dans les yeux et comme par hasard, nos genoux se touchent. Oui, ça arrive dans le métro. Mais associé au fait qu’il ne me lâche pas des yeux, ce contact physique est plus gênant que quand c’est Lucette qui à quatre vingt balais qui te touche par inadvertance. Ça se frotte encore et encore et le regard devient insistant. Tu tournes la tête pour regarder ailleurs et faire genre que tu pars loin dans tes pensées. Mais en vérité tu n’es pas loin! Parce que même si tu regardes sur le côté, tu sens ses yeux sur toi. Le mec te détaille. Il essaye de savoir comment t’es foutue sous ton manteau. Il se demande si t’as des gros seins. Bref. Tu mets tes écouteurs et la musique bien fort parce que tu sens que dans deux minutes, il va essayer de te parler. Il a le mot au bout des lèvres. Ben je sais pas! Une banalité! Peu importe. Quelque chose comme : « vous êtes jolie ». Et toi tu sais que s’il te le dit, tu vas devoir rester tout le temps de ton trajet à deux centimètres de ce gars, qui te touche et qui te dit que t’es belle. Alors tu montes le son de ta musique. Tu souffles un peu. Tu regardes ailleurs pour éviter son regard. Sur la gauche, c’est bien à gauche. Mais à gauche, il y a un autre monsieur qui te regarde. C’est plus léger mais c’est régulier. Il se demande si toi aussi tu le regardes. Tu sens que tu es entrain, sans le vouloir, de lui envoyer un mauvais signal. Tu l’évites des yeux et tu reviens dans ta bulle dans laquelle il y a le re-lou d’en face. En même temps, celui d’en face, t’as l’impression que c’est un danger connu puisque tu le supportes depuis cinq minutes. Il vaut mieux un rel-ou ancien qu’un nouveau. Donc tu acceptes ce petit contact comme un mal obligatoire mais en même temps tu te dégoutes. En vrai, t’as envie de te lever et de t’approcher du frotteur de genoux et de lui mettre une grosse patate dans sa tête en lui disant que si sa mère ne lui a pas appris à ne pas fixer les gens, tes phalanges, elles, vont lui donner une leçon de vie. Mais tu ne fais rien. Ce serait totalement démesuré comme réaction. Alors tu subis. Tu sais déjà que quand il va se lever il te fera un grand sourire d’au revoir comme si vous veniez de vivre quelque chose de fort ensemble. P’ tête même un p’ tit clin d’œil en prime. Et je ne te parle pas de celui qui frotte sa main sur ton cul quand le métro est bondé. Il existe ce mec mon frère, il est bien réel! Celui où tu ne peux rien dire car tu ne sais jamais vraiment si c’est intentionnel ou pas! Celui qui maitrise la technique du « oups! Ce n’est pas ce que vous croyez » ! Celui que personne ne voit faire. Celui qui profite de ce flou artistique de la vie du métro! Tu fais le gars choqué à chaque fois que je te dis ça mais c’est vrai! Je ne comprends pas le plaisir qu’il prend à juste frotouillé mon cul! Ha tu crois? Tu penses vraiment que le gars se pignol un peu en même temps. Ok je vais vomir là.  À ben ouais, super! c’est un pousse au crime maintenant de porter une robe moulante! Je vais volontairement me déplacer en me grimant pour éviter qu’on me regarde. Elle est frapuleuse ton idée. Comment ça : »pas jusque-là quand même »? Attend c’est quoi l’histoire? Y’a une moyenne de vêtements à porter ? Si tu continues comme ça tu vas finir comme ces juges qui demandent à une victime de viol : « quelle était votre tenue ? ». Je sais que ce n’est pas ce que tu voulais dire. Si j’ai envie de me balader à poil dans le métro je ne devrais pas avoir peur de me faire violer. On est à l’époque de la guerre du feu ou quoi là ? Genre vous voyez un cul donc vous pouvez le prendre ? Je n’ai pas à cacher mon corps des yeux des hommes. J’ai le droit de porter une tenue qui me met en valeur sans que ça signifie « baise moi ». Les hommes devraient être capables de se gérer putain de bordel de merde!

Puis, enfin, la libération, je sors du métro. Un mec m’interpelle. Je lui dis que je n’ ai pas d’oseille. Il insiste : « non mais attend je ne veux pas te demander d’argent ». Toi Tu veux juste rentrer chez toi. Tu lui dis : « j’ai pas le temps de parler là » et tu continues à marcher. Le mec te suit en te disant : « Ecoute je voulais juste te dire que t’es charmante ». Comme si, parce que c’est ça son message, j’ai plus le temps de m’arrêter et de l’écouter. En plus, la vérité, t’as envie de lui dire: « ok et du coup il se passe quoi ? On va chercher un hôtel pour niquer tout de suite ? Tu m’as dit que j’étais jolie, tu m’as même suivi sur quinze mètres pour ça. Donc là, avec ce que tu viens de me dire, tu attends quoi au juste ? » je lui balance : « Mec lâche moi. J’ai eu une longue journée donc salut ». Le gars se sent rejeté. Donc il continue à me suivre et me dire que lui aussi a eu une longue journée. Là, j’explose sur lui : « Mais moi mec, j’ai eu une longue journée et je ne fais pas chier les gens que je sache ! Je ne viens pas te casser la tête, te forcer à m’écouter à te dire quelques chose non ? Donc salut, je n’ ai pas à te remercier de me trouver jolie, ni à t écouter en vérité. Je m’en branle, tu me trouves jolie et ben psartek ! Tape toi une queue en pensant à moi ce soir si ça te fais plaisir mais ne m’oblige pas à te remercier. » Je me suis sentie un chouia plus libre mais en même temps mon cerveau me hurle : « Tu te prends pour qui ? Tu te prends pour miss monde ?  Ça va ma puce, il ne t’a pas agressé, il ne t’a pas insulté, il ne t’a pas fait perdre une heure de ta vie. Il a même boosté ton ego. » Y’a un bug dans la matrice. Un truc pas serein quoi. On ne sait plus quoi se dire ou comment tout est grave et rien en même temps. Je ne sais même plus quelle est la limite, je suis perdue entre les lignes de ce que je suis en droit de refuser.

Ha ouais…en fait non…en vérité, je m’en tape des limites, j’en ai juste plein le cul!!!! Et c’est lui le souci ! Marre qu’on le mate lourdement, qu’on lui sourit, qu’on le siffle, qu’on le complimente, qu’on le souligne, qu’on l’effleure, qu’on le caresse, qu’on le touche, qu’on en rit, au travail, dans le métro, le bus, la boulangerie, à la piscine, chez le kiné, le giné, l’osthéo, le dentiste, au bloc opératoire, dans la rue sombre ou pas, l ‘ascenseur, les parkings, les parcs, dans le taxi, chez le coiffeur, en famille, entre potes, la nuit, le jour, sur les écrans et qu’on attende en plus un « merci ». Non merci putain de bordel de merde!

Ben non t’as pas à avoir honte de tes pulsions mon frère mais enfin bon. C’est comme moi avec le chocolat, c’est pas parce que j’en ai envie tout le temps que je me fourre un mars dans la bouche à chaque pulsion.

 

2 réflexions sur “Spleen de la jolie fille

  1. Oh oui… Moi j’ai passé l’âge et c’est bien un de seuls avantages, mais j’ai l’impression d’avoir joué à une sorte de jeu vidéo toute la vie, du genre le petit hérisson de Sony mais là c’est une petite nana qui doit prendre le métro et ne pas se faire peloter, puis passer dans une rue noire et ne pas se faire héler, puis monter un escalier sans lumière et ne pas se faire violer, ensuite passer un entretien d’embauche et ne pas entendre des allusions à sa disponibilité aux heures sup et déplacements etc…

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